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19961093. Conscience et Vérité Imprimer
Écrit par RATZINGER Cardinal Joseph   

DOSSIER: L'ÉGLISE ET LA MORALE

Morale de conscience et morale d'autorité s'opposent, dit-on. Après avoir rappelé le sens de l'infaillibilité de la conscience et de la conscience erronée, le cardinal Ratzinger distingue deux niveaux de conscience : le souvenir originel du bien et du vrai (en effet infaillible) ; la conviction sincère qui doit être suivie mais peut être erronée. Le sens véritable de l'enseignement de l'église vient de ce qu'elle est l'avocate de la conscience chrétienne.
Les pages 100, 104-105-106 sont jointes. Le texte pdf de tout l'article est téléchargeable en:

100 :

il ne s'agit pas d'identifier la conscience de l'homme avec la « conscience de son propre moi », avec la certitude subjective qu'il a de lui-même et de son comportement moral. Cette « conscience » peut, d'un côté, être un pur réflexe conditionné par l'environnement social et correspondre à la mentalité qui s'y trouve répandue. D'un autre côté, cela peut indiquer un manque d'auto-critique et d'écoute face à l'âme profonde. Ce qui parut au grand jour après l'effondrement du système mar­xiste de l'Europe de l'Est confirme ce diagnostic. Les esprits les plus en éveil et les plus éclairés au sein de ces peuples libé­rés parlent d'un abandon moral sans précédent qui se serait introduit pendant les années de propagande intellectuelle, d'un étouffement du sens moral ; une perte et un danger qui pèse­raient plus lourd que les désastres économiques. Le nouveau patriarche de Moscou l'a mis en évidence d'une manière frap­pante : la capacité de discernement des hommes vivant dans un système règne l'imposture s'est obscurcie. La société a anni­hilé la disposition à la miséricorde et les sentiments humains ont disparu. Toute une génération a perdu le sens du bien et des actes humains. « Il nous faut ramener la société vers les valeurs morales éternelles », ce qui signifie : redéployer dans le cœur des hommes cette attitude d'écoute de Dieu. L'erreur, la conscience erronée, ne sont confortables qu'au premier abord. Ensuite, l'étouffement de la conscience conduit à la déshumani­sation du monde et, si l'on n'y fait pas obstacle, c'est donc un danger mortel.

Autrement dit : l'identification de la conscience avec un sentiment superficiel de soi et la réduction de l'homme à sa subjectivité ne libèrent pas, mais asservissent. Cela rend d'abord totalement dépendant de l'opinion dominante puis abaisse le niveau de cette opinion de jour en jour. Qui assi­mile la conscience à une conviction superficielle, l'identifie à une apparence de sûreté rationnelle fruit de l'auto-justifica­tion, du conformisme ou de l'indolence. La notion de conscience est rabaissée à un mécanisme d'excuse, alors qu'elle représente la transparence de la personne face au divin et donc, la dignité et la grandeur de l'homme. La réduction de la conscience à une certitude subjective signe la disparition de la vérité.

104-105

Ceci nous amène à la problématique actuelle. Une personne ne doit pas acheter sa réussite ou son bien-être en trahissant la vérité qu'elle a appréhendée. L'humanité non plus. Nous tou­chons ici le point critique des temps modernes : la notion de vérité est pratiquement abandonnée et a été remplacée par celle de progrès. Le progrès lui-même « est » la vérité, mais en rai­son même de cette promotion fictive il perd sa finalité et s'anni­hile. Car lorsqu'il n'y a pas de direction, tout, même le progrès, peut être retour en arrière. La théorie de la relativité formulée par Einstein s'applique au cosmos mais elle me semble aussi refléter la situation morale actuelle avec pertinence. Cette théo­rie affirme qu'il n'existe aucun référentiel absolu. Dans ce « cadre », l'observateur est libre de choisir le repère à partir duquel il peut faire des mesures. C'est la seule façon d'obtenir des résultats mais cette définition n'est pas unique. Cette manière d'envisager l'univers se retrouve dans la deuxième révolution « copernicienne », celle de notre attitude fonda­mentale face à la réalité. La vérité en tant que telle, l'absolu, le point de référence de la pensée n'est plus visible. C'est pour­quoi il n'y a plus – et cela justement, au plan moral – ni haut, ni bas. Il n'y a pas de direction dans un monde sans point de repère. Ce que nous concevons comme direction ne repose pas sur une norme vraie en soi, mais sur notre décision et, en fin de compte, sur un critère d'utilité. Dans ce contexte « relativiste » l'éthique théologique devient nihiliste même si elle ne s'en aperçoit pas. En examinant de près cette mutation il apparaît que dans une telle vision du monde, le mot « conscience » n'est qu'une litote traduisant la non-existence d'une conscience véri­table, c'est-à-dire d'une reconnaissance commune de la vérité. Chacun détermine soi-même sa norme et dans la relativité générale personne ne peut aider l'autre et encore moins le faire progresser.

Ici, toute la radicalité du conflit actuel autour de l'éthique et de la conscience – son centre – est dévoilée. J'y retrouve comme un parallèle historique dans la dispute qui opposa Socrate, Platon et les sophistes, où une option fondamentale fut débattue : la confiance donnée, d'une part, à l'aptitude à la vérité chez l'homme et, d'autre part, à une conception du monde dans laquelle seul l'homme fixe sa propre norme.

Le fait que Socrate, le païen, puisse d'une certaine manière devenir prophète du Christ réside, selon ma conviction, dans cette question originelle. L'accepter, c'est convenir qu'il y a eu comme un privilège dans l'histoire du salut faisant de la philosophie socratique un récipient adapté au logos chrétien, annonçant la libération par la vérité et vers la vérité. Si l'on fait abstraction de son aspect historique, on reconnaît rapide­ment combien le combat de Socrate est actuel – certes avec d'autres arguments et d'autres noms – quant au motif du conflit. Nier l'aptitude à la vérité chez l'homme conduit d'abord à un usage purement formaliste des mots et des concepts qui débouche sur un jugement, lui aussi, purement formaliste, jadis comme aujourd'hui. En de nombreux endroits de nos jours, on ne demande plus ce qu'un homme pense. Le jugement est déjà latent lorsqu'on peut classer sa pensée dans une catégorie formelle : conservateur, réaction­naire, fondamentaliste, progressiste, révolutionnaire. L'ordon­nance selon un tel schéma suffit à rendre inutile toute confrontation entre le contenu des diverses opinions. C'est le même phénomène, amplifié, auquel nous assistons dans l'art :

 106:

 

 

il peut bien exalter Dieu ou le Diable – la seule norme est qu'il soit formellement reconnu.

Nous sommes maintenant parvenus au point brûlant : là où le contenu ne compte plus, le règne de la praxis pure s'instaure si bien que la potentialité devient la norme ultime. En d'autres termes, la puissance s'impose partout comme catégorie domi­nante – révolutionnaire ou bien réactionnaire – ce qui est juste­ment la forme perverse de la similitude à Dieu : la voix de la potentialité ou de la puissance pure est idolâtrie, non pas accomplissement de la vocation humaine à la ressemblance divine. L'homme, en tant qu'homme, est caractérisé non par ses potentialités mais en ce qu'il s'enquiert du devoir et s'ouvre à la voix de la vérité et à ses exigences. Il me semble que ceci constitue le dernier mot du combat de Socrate et l'expression la plus profonde du témoignage de tous les martyrs. Ils se portent forts de l'aptitude de l'homme à la vérité en tant que limite de tout pouvoir et garantie de sa ressemblance divine. En ce sens, les martyrs sont les grands témoins de la conscience, de la capacité octroyée à l'homme de saisir le « devoir » par-delà le « pouvoir » et ainsi d'ouvrir de réelles perspectives vers une montée effective.

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